20 août 2008
retrouvailles
Ils étaient tous là, à la porte des arrivées et regardaient passer les passagers à peine arrivés. Impossible de ne pas détailler ces vacanciers que l’avion avait déposé là, un peu perdus, des tongs au pieds et des kilos de souvenirs dejà décalés en équilibre sur les valises pleines à craquer. Les petits s’impatientaient. La nuit était déjà tombée et leur grande sœur n’était toujours pas arrivée « Je vais lui dire qu’elle m’a vraiment beaucoup manqué » murmurait mademoiselle Blanche qui commençait à trépigner. « Je vais aussi lui demander si elle a pensé très fort à moi ». Barcelone, Istanbul, Lubyana, Singapour n’arrivait toujours pas. Un papa croate retrouvait ses enfants, il semblait ne pas les avoir vu depuis des mois. Les portes continuaient de s’ouvrir et de se refermer, libérant au compte gouttes des inconnus dont ils essayaient de deviner la provenance. Elle est arrivée en souriant et mademoiselle Blanche lui a sauté dans les bras, et puis monsieur Aimé qui n’a plus voulu la quitter de la soirée. C’était bien de la retrouver. Elle avait « du bon et du moins bon » à leur raconter.Elle n’était pas assise qu’elle avait déjà commencé. « Plus si sûre de vouloir y aller dès la première année de lycée. » Pendant une seconde, madame L s’est surprise à rêver, à espérer que c’était vrai. Mais c’était juste un signe d’agacement, une manière de leur raconter ce qui l’avait un peu énervée. Sa vie là-bas, le lycée français, elle en rêvait déjà. Monsieur Aimé serrait le bras de sa grande sœur et mademoiselle Blanche n’en perdait pas une miette. « C’est la prochaine fois que tu partiras pour très longtemps ? ».
Madame L s’était faite à l’inévitable de ce départ et pour l’instant, elle était simplement contente de la retrouver et de l’entendre parler de la rentrée, de son envie d’espace, de champs et de vert. Elle était jolie. Elle aussi semblait tellement contente de reprendre sa place, celle qu’ils lui avaient gardée et qu’ils s’éforceraient de lui garder toujours. A cette heure là, il fallait surtout penser à rentrer. Mademoiselle Joséphine n’avait pas dormi depuis tant d’heures. Demain, la vie reprendrait son cours.
19 août 2008
au soleil
L’amie qui était venue passer quelques jours ici s’étirait dans le jardin. Quelques postures pour saluer le soleil du matin. Mademoiselle Blanche était sortie, intriguée. Elle tournait autour de l’élégante danseuse sans oser se mêler au ballet. D'abord elle s'est contentée d'observer.
« tu pourras m’apprendre après ? ». Le rendez-vous était pris pour l’après-midi. Elles
seraient au calme pendant que les garçons dormiraient.
La petite fille était impatiente, prête à tout retenir pour donner une leçon à sa maman après.
Le serpent, la montagne, et « quelque chose comme le cheval », la petite fille très concentrée apprenaient avec application chaque étape, plusieurs fois répétée de cette salutation au soleil. Très concentrée, le regard vissé sur les postures de son maître de yoga fraîchement désigné.
Puis le moment est venu de s’allonger, chaque vertèbre recherchant le contact avec la terre et dessus, l’herbe qui y poussait, le regard vers le ciel qui offrait à ce moment précis un défilé de gros nuages blanc et gris, pâte à modeler de scénarii changeant au rythme du vent.
Quand l’amie est repartie vers Paris avec ses deux grands-fils en fin d’après-midi, les enfants étaient un peu tristes. Encore ce petit moment de vide qui suit toujours le départ de ceux qui sont venus partager quelques jours ici. « Alors qu’est ce qu’on fait maintenant ? »
Pour ne pas oublier le goût de cette journée, madame L a demandé à mademoiselle Blanche de lui montrer ce qu’elle avait appris. La petite fille s’est encore appliquée. Elle ne se souvenait pas de tous les noms mais de chaque geste précisément. « Tu peux fermer les yeux si tu veux ». Monsieur Aimé est venu lui aussi s’allonger, essayant de répéter ce que sa grande sœur était en train de montrer.
« Il faut faire ça vingt minutes, c’est mieux ».Lui aussi s’était laissé enveloppé dans le calme que ce moment avait permis. Madame L aussi essayait de s’appliquer. C’était important pour mademoiselle Blanche qui profitait de cette inversion des rôles avec une fierté qu’il n’était pas question de déstabiliser.
L’herbe était frraîche et le ciel un peu plus gris. La petite maître de yoga avait réussi son pari. Sa maman s’était laissée aller avec les nuages qui défilaitent, Elle n’avait pas était aussi détendu depuis longtemps.



18 août 2008
l'épouvantail



La barrière n’est pas tout à fait terminée, mais on peut déjà bien se rendre compte de ce que sera ce petit jardin potager. Cet après-midi, au lieu de se remettre à peindre, de tout de façon il n’y avait plus de produit pour nettoyer, madame L a eue envie d’offrir un gardien à son petit carré de jardin. Pour la tête, un vieux ballon un peu dégonflé, pour le corps un balai et un morceau de berceau de poupée rouillé, une vieille chemise et un jean troué offert par monsieur L à cet épouvantail qui ressemblait de plus en plus à une dame.
Les enfants tournaient autour se cet étrange invité sans vraiment s’y intéresser. Monsieur et madame L essayaient de se concentrer pour trouver, enfin, comment faire pour faire tenir le pantalon du gardien du jardin. Un bout de ficelle très serré « et si on lui mettait un tablier de jardinier ? ».
Mademoiselle Blanche et monsieur Aimé commençait à se rapprocher. Dans le panier qu’elle voulait confier à l’épouvantail enfin culotté, madame L avait retrouvé une paire de gants troués. Ils tombaient bien.
Une cascade de cheveux verts sous le chapeau trouvé dans les plats à gâteaux, il n’y avait plus de doute possible, l’épouvantail était bien une fille. On avait choisi.
Il ne restait plus qu’à lui coudre des yeux doux et un petit nez, et puis à l’installer juste à côté des rosiers. Contre le four à pains, elle serait un peu protégée de la pluie et des vents trop violents. Peut être que pour cet hiver, on lui enfilerait un manteau pour qu’elle ait un peu chaud. Il faudrait déjà qu'elle survive jusque là.
Mademoiselle Blanche la trouvait très jolie, pas sûre en revanche qu’elle ferait vraiment peur aux oiseaux. Et monsieur Aimé adorait le chapeau de cette dame en tablier.
Monsieur Marcel pas très concerné, préférait profiter de ce petit moment dans le potager pour se balancer.
Petit tour du côté des petits carrés parfumés, on serait bien restés mais là-haut, l’église venait de se mettre à sonner. Sept heures. D’ailleurs, on aurait pu le deviner. La fin du mois d’aôut est presque arrivée et quand l’angelus se met à sonner, la lumière a déjà changé. Plus jaune, plus douce, quelquefois un peu rosée, une lumière qui annonce le temps des mûres et bientôt celui du raisin sucré.
17 août 2008
les mille bouddhas



Ce n’est pas très loin de la maison et c’est à des milliers de kilomètres de là. L’amie venue ici avait très envie d’aller voir cet endroit, le temple des mille bouddhas. Alors ils y sont tous partis ce parce ce week-end justement, les moines y célébraient leur grande fête annuelle avec des danses sacrées tibétaines.
Monsieur et madame L se sont assis par terre avec les trois petits, pas plus haut que le Lama, ça ne se fait pas. Ils n’ont pas attendu longtemps. « ouhouhou !! » criait Aimé quand les têtes de squelette sont arrivées. ET puis les Yacks et les cerfs en robe de toutes les couleurs qui dansaient au son du tambour, très réguliers. Monsieur Marcel se penchait pour mieux apercevoir les danseurs et monsieur Aimé restait bouche bée. Bien callé sur des genoux qui le rassuraient. Il en voulait encore. Le petit garçon se laissait emporter, la main quand même serrée dans celle de sa maman. On ne sait jamais. Mademoiselle Blanche aussi se rapprochait, puis se collait contre une maman trop contente de partager ce moment. Ces rares instants où, tous assis côte à côte, on s’émerveille du même spectacle en même temps. C’était comme un voyage tous ensemble dans un pays ou les parents n’ont pas grand chose à expliquer aux enfants. Parce qu’ils ne connaissent pas grand chose finalement. Assis juste à côté de leurs enfants.
La pluie battante les a ramenés à la réalité. Comme des dizaines d’autres spectateurs trempés, ils ont été invités à entrer dans le temple pour s’abriter. Parfum d’encens, lumière chaudes et dorées, c’est tellement beau, tellement loin, ils pouvaient oublier les autres gens pour s’y croire vraiment. Sans ces petites fenêtres rondes, seules ouvertures vers le dehors et la campagne qu'ils reconnaissaient, ils auraient pu s'envoler, s’imaginer au fin fond du Tibet. Un Tibet de carte postale, coloré et rêvé. « maman, on se croirait en Chine ! ». Non, non pas vraiment. Il faudrait quand même expliquer des petites choses à mademoiselle Blanche dans la voiture en rentrant. Et puis lui dire aussi qu’elle n’aurait pas toutes les réponses à ses questions. Le bouddhisme, les lamas, "et pourquoi ils sont toujours en rouge ces messiers là?". Monsieur et madame L sécheraient rapidement. Il est peut être temps de lui dire que les grands, même quand ils sont parents, même quand ils sont ses parents, doivent apprendre tellement de choses encore, des milliers de choses qu’ils ne savent pas et même des milliers de choses qu’ils ne sauront jamais « ah non, ça, je te crois pas ! ».
16 août 2008
le gris de la barrière



Un petit potager de garde barrière avec de très beaux fruits et des fleurs de grand-mère, et puis des herbes parfumées qu’on irait sentir à la fin de la journée, ou le matin avec le soleil à peine levé. C’était un de ses rêves de dames de la ville qui viennent s’installer à la campagne. Le potager s’agrandit et les herbes parfumées semblent se plaire dans leur petit carré. Il manquait la barrière, une jolie barrière peinte en bleu gris, assortie aux volets.
Depuis plusieurs jours, monsieur L y travaillait. Une petit barrière qui ne sert à presque rien, frontière du petit jardin domestiqué au delà de laquelle les ronces et les orties peuvent reprendre la main.
Monsieur L avait beaucoup travaillé, planté les poteaux et cloué les barrières, reflechi au dénivelé du terrain, tout recommencé. Madame L était venue regarder, elle lui avait dit que c’était « très bien ». Il la connaît trop bien. Lui non plus n’était pas emballé.
Aujourd’hui, ils avaient décidé de la peindre quand même. On verrait bien. IL fallait bien essayer, Autant de pinceaux que de paire de mains. Il en fallait une série. L’Amie venue pour quelques jours ici et ses deux grands garçons voulaient bien s’y mettre aussi. Même mademoiselle Blanche qui depuis la peinture de sa petite armoire de poupée se saisit du premier pinceau qui peut traîner.
Le soleil était encore un peu haut mais les petits dormaient alors on en a profité. Chacun un morceau de la barrière. De bas en haut ou en « petit traits » tout était permis. Ce serait long, on n'aurait peut être pas fini aujourd’hui, mais latte après latte, on avançait. Et puis c’était très bien aussi cet atelier peinture pour discuter. Quelques années de vie à se raconter.
Le jour commençait à baisser, mademoiselle Blanche et les grands garçons avaient abandonné mais les trois adultes avaient envie d’avancer, « encore une et puis c’est promis, je prépare le gouter ». Monsieur Marcel et monsieur Aimé s’étaient reveillés et jouaient dans le potager. Un œil sur eux, toujours un pinceau à la main, les voix baissaient un peu. On pouvait discuter loin des petites oreilles indiscrètes. Confidences en bleu gris, « c’est bientôt fini, c’est promis juré ». Et puis madame L s’est relevée. Ils étaient arrivés au bout de ce côté et c’était exactement ce qu’il fallait à sa petite barrière. Il était là son petit potager coquet. Entouré d'une jolie barrière en bleu gris, un peu désuet, assorti aux volets. Pourvu que les ânesses n’aillent pas trop s’y frotter.
15 août 2008
fugue



C’est un désir soudain, qui ne proteste contre rien. Pas d’envie de se venger de quoi que ce soit . D’ailleurs, elle n’a jamais autant aimé être là. Quelques jours à la maison à préparer des jambon-purée pour les garçons, à commencer tellement de choses en même temps sans avoir à s’en inquiéter. Quelques jours à croire qu’elle a tout son temps. Profiter des enfants et des moments de sieste pour faire ce qu’elle entend.
Malgré tout ça, cette envie là, rien ne peut lui résister longtemps. L’envie d’être seule un moment. Sans tristesse, sans aucun regret de quelque chose qu’elle n’aurait pas. Pas de frustration, juste le plaisir de profiter du silence, de marcher sur le chemin en écoutant ses pas, de laisser derrière elle la petite voix qui sert le café dans sa dînette, la plus grosse voix qui dit qu’il faudrait un peu freiner les vide-greniers. Et puis les deux plus petites voix qu’elle n’entend pas encore parce qu’elle en écrase au premier. Sommeil profond. Ils se réveilleront bientôt pour réclamer leur gouter. Pas envie de penser à toutes ces petites choses là.
Envie d’aller se promener sans demander si quelqu’un veut l’accompagner, sans devoir dire que « si si, tout va bien », sans avoir à se justifier. Sans parler
Partir juste à côté, tout près de la forêt, respirer plus fort et laisser la fatigue affleurer, sentir pas après pas son dos fatigué se débarrasser des nœuds qu’il supporte depuis des mois.
Si quelques larmes arrivent elles seront bien accueillies. Il n’y a personne pour les regarder, elles sortiront les dernières tensions accumulées.
Ecouter le vent se frotter aux arbres de la forêt et presque désirer la pluie. Ouvrir la bouche et la gouter. Avoir envie d’un plongeon dans l’eau salée en fin d’après-midi, et puis se dire qu’elle est quand même très bien ici. Rire aux éclats, personne n’est pour la regarder.
Se mettre à fredonner une des chansons qu’elle chante à ses enfants. Personne n’est pour l’écouter.
Faire encore quelque pas, aller chercher le souffle au plus profond, comme quand elle prenait des cours de chant, et puis sautiller sur la pointe des pieds, comme quand elle dansait. Personne n’est là pour se moquer.
Et puis tout d’un coup s’ennuyer, avoir envie de les retrouver. Affronter un tout petit instant les regards qui demandent une explication, un peu meurtris de ne pas avoir été invités. S'accorder le plaisir de ne rien expliquer. Balayer les dernières inquiétudes en riant avec eux et puis reprendre le cours normal de la vie, entourée.
14 août 2008
la laine



Elle a menacé de tomber toute la journée, sans vraiment s'y décider, mais ces menaces ont dessiné le programme de la journée. Et ce vent frais qu'elle avait invité à partager quelques heures a presque réussi à leur faire croire qu'il fallait remiser toutes les activités d'été. Ce matin, ils étaient tout prêts de croire que la peinture du portail pour le potager, les chaises de jardin à décaper et la cabane qu’ils n'ont même pas fini de dessiner, devraient attendre le printemps prochain.
La pluie avait une fois encore brouillé les pistes de leur journée.
Tant pis, puisqu’il fallait une fois encore composer avec les caprices du temps, madame L a décidé de jouer et de préparer la rentrée. Penser à l’automne puis à l’hiver qu’ils passeraient avec le poële allumé. Se rappeler qu’à quelques mois d’ici, il ferait souvent nuit, que la porte serait fermée et le gros rideau tiré. Se refaire à cette idée.
Alors ils sont allés chercher de la laine. Cet hiver, elle tricoterait. Une filature toujours en avtivité, un petit magasin à côté d’une collection de vrais moutons du monde entier. Pendant que dehors, les enfants jouaient, elle est entrée pour remplir son panier. Jusqu’ici, elle était arrivée à bout de deux ou trois écharpe et un pull de bébé. Mais que devait elle choisir en premier la laine ou le modèle qui lui plaisait ? La douceur, les couleurs, d’abord une laine qu’elle avait envie de tricoter. Un peu de rouge framboise écrasée promis à mademoiselle Blanche et puis du gris, du beige, encore du beige et un peu de vert. Ça sentait bon, ce parfum rêche de la laine non traitée. Souvenir de petite fille qui entend encore le bruit des aiguilles qui se mêlent en rythme régulier à celui des bracelets.
Cet hiver, c’est elle qui bercerait ses enfants avec la petite musique du jersey. Il faudrait composer entre les aiguilles et le clavier, ne pas délaisser le second en s’accrochant aux premières. L’attrait de la nouveauté. L’un et l’autre, l’un après l’autre, tricoter des petites histoires qui réchauffent les soirs. La pluie pouvait même rester si ça lui chantait, elle en avait à lui conter.
13 août 2008
une amitié

Des messages échangés et très rapidement des confidences. L’amitié se tissait. Il y avait ces cadeaux reçus, elle avait ouvert chaque petit paquet avec émotion puis elle avait pris soin de déposer ces petits présents un peu partout dans la maison, comme des signes déposés ça et là d’une amitié bienveillante dont elle pourrait toujours vérifier la présence.
Leurs échanges virtuels continuaient puis le silence s’est installé. Madame L ne s’est pas inquiétée. Elle n’osait pas aller demander d’explications, elle prenait cette parenthèse pour un besoin de liberté et retournait de temps en temps, lire les mots de l’autre. Si beaux, ils l’apaisaient.
Et puis un soir, il y a eu cette lettre, ouverte. Elle y a lu de la souffrance, il était question d’une amitié avortée. Dès les premiers mots, elle a su que c’était d’elle dont les mots parlaient.
Suffocante, les mains tremblantes sur son clavier, elle lisait et relisait les phrases qui ne l’agressaient pas, qui ne la nommaient pas, mais qui la dévastaient.
Puis il a suffi de quelques mots échangés pour que le cœur, des deux côtés, se remette à battre plus sereinement. Le fil n’était pas cassé. Il était là, même pas si distendu que ça.
Très vite le rendez-vous fut pris pour ce midi. Un déjeuner surprise, une rencontre délicieuse et légère. Elles ne s’étaient jamais vues en vrai et là, elles se retrouvaient autour d’une table avec mari et enfants, naturellement. C’était la première fois qu’une « amie virtuelle » entrait en vrai dans la maison. Les petites filles se sont échangé des présents, c’est comme si on se connaissait depuis longtemps. Elle a essayé de les retenir après le café en leur proposant un petit thé et c’est mademoiselle Blanche et sa petite invitée qui ont réussi à prolonger le moment « une course encore et c’est fini… »
Ils ont repris la route, on s’est promis d’aller les voir. Mademoiselle Blanche a beaucoup parlé de l’autre petite fille pendant la soirée. « C’est promis, on ira »
Madame L s’est mise à préparer le dîner en pensant aux petite douceurs de cette journée mais l’angoisse était là, étouffant le plaisir de ces souvenirs immédiats. Joie étouffée par la peur de ne pas avoir été à la hauteur. « mais à la hauteur de quoi ? » les bras de monsieur L et les larmes qui réussisent enfin à arracher cette prédiction qu’elle avait décidé d’oublier. Souvenir de cette ombre, assise en face d’elle, juste à côté du père. Derrière eux, un miroir qui la regarde et dans lequel elle ne supporte plus de voir ses larmes couler. « Tu n’auras jamais d’amis » lui avait on dit « carcasse vide » avait suivi. Phrase souvent répétée après. Aujourd’hui encore, elle a presque honte d’écrire ces mots à ciel ouvert. Mais il est temps de s’en affranchir. Elle ne veut plus que chaque amitié gardée soit un combat gagné. Et cette amitié là, elle ne veut pas la laisser filer.
12 août 2008
le grand bain
Hier soir, quand elle s’est couchée, elle a écouté le petit souffle régulier, pas même perturbé par le grincement de la vieille armoire juste à côté. Cette nuit, elle a entendu bouger le berceau en osier, puis le silence et de nouveau cette respiration entièrement apaisée. Elle a eu envie de rallumer la lumière pour le regarder. Elle aussi s’est endormie.
Et ce matin, comme c’était décidé, elle a installé le couffin dans le lit qu’elle avait préparé dans la chambres « des garçons », puis elle a commencé à démonter le berceau pour le ranger. Il n’y aurait pas de transition, pas de possible retour en arrière. Il fallait le faire, elle l’a fait.
Monsieur L lui dirait encore qu’elle n’était pas obligée d’aussi vite ranger, qu’ils auraient pu envisager une transition plus en douceur. Elle ne sait pas le faire. Elle n’y est jamais arrivée.
Elle a toujours arrêté d’allaiter ses enfants en quelques jours, elle a toujours rangé le berceau du jour au lendemain, exactement tout le contraire de ce qu’elle a lu dans les livres qui expliquent comment élever ses enfants. Elle n’en est pas très fière. « Petit à petit », elle n’a jamais appris.
Cette tristesse de la séparation, collante et lourde, jamais rassasiée, toujours rejouée, elle a trop de mal à la supporter. Impossible pour elle de jouer les prolongations.
Alors même si la gorge se serre, même si les mains laissent s’échapper le verre ou l’aiguille à tricoter, même si les mots n’arrivent pas à s’aligner comme ils le devraient, elle affronte le moment redouté, comme un guerrier, de front et sans sommation.
Et aussi étrange que cela puisse paraître, si dans les regards qu’elle peut croiser, elle ne croit lire que de l’étonnement et de l’interrogation, ses enfants semblent vivre la brutalité de ces transitions avec un calme et un naturel qui la surprennent elle-même. Sa culpabilité renvoyée dans ses quartiers par la facilité déconcertante de ses petits à sauter dans la vie d’après, dans le bain des grands, pressées et gourmands.
Se jeter à l’eau. Elle avait quatre ans et demi. Elle savait nager la brasse. Cétait parfait, il ne lui restait plus qu’a affonter le grand bassin. Y plonger. Souvenir d’un gouffre bleu azur qui l’attendait pour l’engloutir avant qu’elle ait eu le temps de respirer. De grosses larmes se mêlaient à l’eau chlorée . Elle se souvient précisément de cette peur qui baillonnait l’envie . Elle, petite fille prête à relever tous les défis. se retrouvait incapable de sauter. Et tout d’un coup, sans la prévenir, le maître nageur l’a poussée, sans bouée
Elle a nagé jusqu’au bord, puis elle a recommencé. Les compétitions de natation ne lui ont pas plu longtemps mais à chaque fois qu’elle a besoin de se retrouver, elle va nager. Elle a oublié le nom du maître nageur. Lui il savait, il était sûr qu’elle était assez forte pour le faire. Il savait que le moment était arrivé. Il fallait juste un peu la pousser. Elle a toujours peur de sauter, elle a encore plus peur de les voir sauter. Mais elle sait qu’ils sauront nager. C’est comme si ils l’avaient appris avant même d’être nés.
11 août 2008
quitter le berceau



Elle avait demandé à monsieur L de le faire, quand il les sentirait prêts. Mais ce matin, quand il a dit que ce serait bientôt, elle n’a pas eu envie de voir disparaître le berceau. Pas tout de suite, encore une nuit ou deux à ses côtés.
Aujourd’hui, elle est quand même allée préparer la grande chambre de l’autre côté de la salle de jeux. D’abord le petit meuble acheté l’autre jour au vide grenier, puis repeint, pour monsieur Aimé. Un petit meuble de chevet pour celui qui serait un peu le « grand ici maintenant.
Un endroit où il pourrait ranger ses petits jouets préférés. Ce matin, alors que monsieur Marcel dormait, il son montés tous les deux y ranger quelques petits objets. Et puis dessus aussi. Ses cubes préférés dans leur panier, les petits poissons de la fête des garçons ramenés du Japon et le champignon que monsieur Aimé sait maintenant éteindre et allumer.
Et puis ils se sont un peu occupé du lit de monsieur Marcel, juste avant d’aller le chercher pour lui faire de nouveau essayer.
Lui aussi bientôt aurait son petit meuble de chevet avec un tiroir pour y glisser ses porte-bonheur et ses petits secrets. Pour l’instant, il avait l’air de se sentir très bien sur la nouvelle peau de mouton.On y glisserait celle du berceau aussi, après. Et puis elle n’avait pas pu s’empêcher de mettre un petit drap brodé qui sent bon le linge frais.
Elle avait beau chercher une petite chose à préparer encore, mais tout était prêt. Le bébé et son grand-frère aussi. Elle semblait être la seule à vouloir attendre, un tout petit peu.
Ce soir, monsieur Marcel a un peu pleuré quand elle l’a couché. Après un gros câlin, il s’est apaisé et puis elle l’a reposé dans son berceau. Demain soir, ou le soir d’après, bientôt, il irait rejoindre son grand frère. C’est promis. Ce berceau est devenu vraiment trop petit pour lui.
















